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02/02/2014

Le fauteuil blanc (1)

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Chapitre 1: Chez le notaire

« Notaire : arrive souvent au dernier acte. », Tristan Bernard


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Charleroi, lundi, 2 juillet 2001, 10:00 du matin.

Devant le notaire de famille, les héritiers.

Le notaire est loin de la prime jeunesse. Cheveux blancs sur les tempes quand il en reste.

Le bureau suit le style de son hôte. De lourdes tentures poussiéreuses avec embrases aux fenêtres ne laissent passer la lumière que très partiellement. Filtrer la lumière du jour semblait être la préoccupation majeure de la maison. Tout devait être feutré jusqu'aux tapis.

En ce début de juillet, la chaleur était moite. Une chaleur presque étouffante.

Un large bureau en bois d'acajou complétait cette impression de solennité due à l'âge.

Les cinq personnes qui avaient rendez-vous sont devant lui. Dans l’ordre, il y avait l’aîné, Antoine, 54 ans et Michel, 34 ans et la demi-sœur, Manu, 27 ans. 

Après les serrements de mains, une fois assis, le notaire avait commencé par un discours de bienvenue.

Les deux fils étaient mariés et leurs épouses les accompagnaient sur des chaises légèrement en retrait. Manu, arrivée la première dans l'étude du notaire, non mariée.

La stature massive d'Antoine l'enserrait dans son fauteuil à accoudoirs. Debout, il devait frôler le mètre nonante. Un air sévère, une cravate ajoutait une touche à son aspect de patriarche de famille qu'il avait toujours assumé devoir prendre. 

Antoine, en général, était d'une fermeté sans faille qui n'aimait pas l'opposition. Une habitude qu'il avait prise avec le personnel de son usine. 

Michel était moins imposant. Son détachement se reflétait déjà dans son aspect vestimentaire, plus moderne mais encore très stylé par rapport à Manu. Second couteau, il restait, très souvent, entre le marteau et l'enclume, comme une girouette entre son frère et Manu. Il gardait d'ailleurs des rapports plus doux et plus affables avec elle.

Les deux frères avaient des cheveux blonds et des lunettes sur le nez et cela donnait un air de famille incontestable.

Aucune complicité apparente entre frères. Ils se connaissaient mieux entre eux, mais sans plus. Aller chez le notaire était visiblement quelque chose de solennel pour les deux frères et le sérieux était de mise.  

A droite, Manu, la moins participante à l'événement, restait la plus souriante, la plus sociale. Trouble-fête, elle semblait gênée d'avoir été conviée et de faire partie de cet héritage.  

Un mètre soixante cinq, à vue de nez. Cheveux noirs.

Elle gesticulait dans son fauteuil, trop grand pour elle. Comme elle avait dû attendre dans la salle d'attente, elle se forçait déjà pour ne pas bailler. 

Si la raideur de l'entretien semblait donner l'idée générale, elle en créait le contre-poids.

Le notaire avait remarqué qu’il y avait manifestement une séparation physique entre les deux frères accompagnés de leur épouse d'un côté et leur demi-sœur qui restait un peu à l’écart. Comme aucun des enfants ne se permettait de répondre, il continua après un sourire.

Encore, bonjour, je vous remercie d’être tous trois venus en mon étude. En tant que Notaire exerçant son ministère à Charleroi, feu votre mère que j’ai bien connue m’a chargé de vous recevoir pour exécuter ses dernières volontés. Décédée à l’âge de 63 ans alors qu'elle était encore en pleine connaissance de ses moyens intellectuels, sa disparition m'attriste. Une mort assez foudroyante à ce que j'ai appris par Manu, ce qui ne lui a pas laissé beaucoup de chance apparemment. Quelques jours, à peine, après son entrée à l'hôpital d'après ce que j'ai pu comprendre. Manu était la première en salle d'attente et c'est elle qui m'a mis au courant. Deux semaines se sont passées depuis l'enterrement, j'ai donc fait vite parce que je pars bientôt en vacances. Aussi, vais-je vous lire son testament que je possédais depuis quelques années en mon étude, aucun autre document ne m'ayant été livré depuis amendant ses décisions testamentaires. 

Après ces quelques mots, le notaire marqua une pause et leva les yeux, habitué à ce genre de situation.

Se rendre compte des effets d'un héritage sur les héritiers, il aimait. Jamais rassasié des réactions que peuvent manifester les "heureux élus", il s'en amusait toujours autant. Les mimiques, leur énervement faisaient partie des bons moments de sa profession. Cette fois, il savait que la succession ne se limiterait pas à quelques cacahuètes mais d'une petite fortune résiduaire. La succession principale avait déjà eu lieu une première fois, après la mort du père des deux frères. Dans ce cas, il s'agissait de la succession de leur mère à tous.

Votre père, Antoine et Michel, je me souviens parfaitement qu’il est décédé en avril 1973, alors qu'il avait à peine 54 ans.  Après des études à l'université de Gand, je l'ai connu lorsqu'il est arrivé de Flandres pour faire fortune en Wallonie avec l'idée d'un procédé original de fabrication de verrerie qu’il installa à JumetLa chimie, c'était son violon d'Ingres et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne fallait pas l'orienter sur ce sujet sans se réserver une porte de sortie. Il a bien réussi après avoir lancé son affaire qu'il a appelé "Verrochim" en utilisant les résidus du charbonnage traités par des procédés chimiques dont il avait le secret. Ses clients, il les cherchait à la messe du dimanche. Avant cela, pendant la guerre, il avait été résistant et la connaissance de la chimie lui avait servi pour élaborer des explosifs. Après la guerre, ce fut une époque de prospérité dans la verrerie pour votre père. Epoque de gloire complètement révolue, aujourd'hui. Le père de Manu, je ne l’ai en revanche jamais rencontré. 

Nouvelle pause en attente d'une réaction qui ne vint pas. Il continua.

Vous, les fils, vous avez donc déjà reçu votre partie d’héritage à sa mort. Mais votre mère a conservé la part qui lui revenait par contrat de mariage et l’usufruit de certains biens et c’est pourquoi vous êtes là, aujourd'hui. Antoine, comment se porte l'affaire que votre père vous a léguée, puisque le charbonnage n'est plus ce qu'il était ?

- La société ne se porte pas trop mal. Je l'ai reconvertie dans d'autres secteurs plus porteurs, plus moderne. Merci.

- Quant à vous, Michel, j'espère que votre cabinet médical suit une bonne lignée. 

- En effet, la clientèle ne diminue pas et de nouveaux clients arrivent encore.

- Et vous, Manu, je suppose que vous êtes encore un peu jeune pour avoir déjà fait carrière.

- J'ai encore mes études d'anthropologie et de sociologie dans la tête. Je n'ai pas encore eu le temps d'exercer ma profession. Je pense qu'un jour, il faudra que je sorte du pays pour l’exercer pleinement. En général, une orientation de ce type ne trouve de débouché que dans les pays en voie de développement. Comme j'aime les voyages, cela tombe bien.

- Très bien. Je suis heureux de l'entendre. Votre mère à tous trois a tenu à ce que, vous Manu, soyez dans la liste des biens de sa propre succession. Vous savez tous que votre mère ne s’était pas remariée avec son second compagnon de vie. Celui-ci a disparu peu de temps avant votre naissance, Manu. Je vais donc ouvrir l’enveloppe cachetée qu’a laissé votre mère et nous en faire découvrir le contenu.

La découverte de l'héritage, un mot qu'elle utilisait dans d'autres circonstances en rapport avec la sociologie. C'est à croire que le notaire aimait ce prénom "Manu", pour qu'il le répète à chaque phrase. 

L'histoire de la famille, les deux frères la connaissait par cœur. Les humeurs de leur père. Combien de fois, dans leur jeunesse, n'avaient-ils pas reçu le message "de mon temps, cela ne se serait pas passé ainsi" quand ils dérivaient de ses manières de penser. Leur père était ce qu'on peut appeler une nature sévère et charismatique avec la carrure d'Antoine et l'entregent mieux structuré de Michel. Manu était totalement différente. Plus fine, plus fluette avec les cheveux en bataille. Plus rose bleue...

Dans la pièce, plus un bruit ne venait troubler le silence.

Aucune joie manifeste de part et d’autre du bureau. C'est déjà ça, se dit le notaire.

Il prit un coupe-papier posé sur son bureau et décacheta la lettre tout en regardant les trois enfants devant lui. La remise des prix pouvait commencer...

Il surprit un petit coup d’œil complice entre les deux frères, mais il n’en laissa rien voir et commença à lire la lettre manuscrite.

Mes chers enfants,

Antoine et Michel, fils de Raymond Borre

Manuella Swenne qui a pris mon nom

Veuillez trouver en ce moment qui doit être douloureux pour vous, les décisions que j’ai prises depuis longtemps au sujet de l’héritage que je vous destine après mon décès. Ces décisions ont été prises en parfaite connaissance de cause, comme notre notaire pourra vous le confirmer.

Mes deux chers fils, vous avez déjà pu faire fructifier la succession et les biens de votre père qui, à sa mort, a légué à  Antoine une usine de produits chimiques dont il avait lancé l’activité et assuré la pérennité de son vivant. La vie étant ce qu’elle est, il nous a quitté en pleine force de l’âge, conséquence de ce que l’on appelle des "suites d’une longue maladie". Antoine, tu en as pris la direction. Quant à toi Michel, la part qu’il t’a légué t’a permis de monter ton cabinet médical. Manu est arrivée bien après. C'est pour cela que j'ai demandé que cette fois, elle fasse partie à part entière de la succession, même si elle ne porte que mon nom, nom que je lui ai donné de bonne grâce.

Comme j'ai eu une vie assez simple, j'estime qu'il y doit y avoir encore suffisamment de disponibilités sur mes comptes en banque dont notre notaire, encore une fois, possède la liste. 

Alors, j'ai décidé que vous, mes deux fils aurez droit à un tiers des biens financiers inventoriés, tandis que Manu aura un autre tiers en plus de la maison que nous avons occupé tant d'années ensemble à Jumet, avant qu'elle n'aille dans un kot d'étudiante à Bruxelles. Elle y a réussi et a actuellement un rôle temporaire dans un laboratoire de recherche. 

J'ai confiance en notre notaire. Il fera l'inventaire que je n'ai pu réaliser moi-même.

Je conçois que mes décisions puissent vous choquer, mais cela a été mûrement réfléchi. Manu fait, à mes yeux, partie entière de la famille et cette maison lui revient puisqu'elle y a habité avec moi, bien plus longtemps que vous deux, mes fils, qui êtes chacun parti vivre avec vos propres familles respectives.

Que ceci ne donne pas lieu à motif de brouille entre vous. Ce serait la pire des choses pour moi à six pieds sous terre.

Je vous implore de rester heureux comme je l'ai été à vous élever.

Votre mère, Julie Swenne, veuve Raymond Borre,"

Sa signature suivait ces derniers mots. 

La voix traînante du notaire, qui ponctuait ses phrases, s'était arrêtée et ses yeux jetaient alternativement des éclairs de chaque côté de ses interlocuteurs et sur la feuille qu'il lisait.

Pas un mot ne sortit. Aucune réaction ni enjouée, ni revancharde.

Le silence, comme si chacun attendait la suite.

Les deux fils se regardaient, sérieux. Ils se demandaient ce qu'ils allaient pouvoir rétorquer ou répondre à cette lettre de vœux.

Manu était restée plus insensible à l'événement. Impassibles, ses yeux en disaient plus long de malice et le sourire de Joconde qu'elle s'était imposée depuis le début ne ressortit pas de son visage. Elle attendait la suite, mais pas celle de sa mère, celle de ses co-héritiers.

Elle avait toujours été plus ou moins rejetée par ses demi-frères sans toujours en comprendre la raison, mais s'en était fait une raison. Cette fois, elle triomphait en silence, en ressortant du chapeau de complaisance qu'elle n'avait jamais quitté vis-à-vis d'eux.

Le notaire enchaîna.

Je vois que vous ne contestez aucunement les vœux de votre mère. La décision de votre mère me paraît tout à fait justifiée. Comme votre mère et sa décision me le demandait, je vais donc faire l'inventaire des biens. Je présume que Manu possède les clés de la maison de Jumet. J'ai un autre trousseau que je tiendrai pour le moment avec le dossier. Entre-temps, Manu continuera à maintenir la maison en l’état pour qu'elle ne reste pas inhabitée. Voulez-vous me communiquer vos comptes en banque respectifs que je puisse vous virer votre dû dès que j'aurai achevé la succession? 

Chacun inscrivit à la suite d'un document les références demandées. Les deux frères se levèrent de concert, Manu restant assise comme si elle semblait ne pas avoir compris la portée du dernier geste post mortem de sa mère, il lui tendit d’abord la main pour l'aider à se lever, puis serra tour à tour celle de chacun des fils.

- Avec mes condoléances", s'empressa-t-il d'ajouter. 

La séance était finie pour le notaire.

A cinq, ils se retrouvèrent ensuite dans le corridor de l'étude.

Antoine se retourna sèchement vers Manu et lança:

- J'espère que tu es contente. Maman a essayé de ressouder la famille. Tu as assisté à ses derniers moments et la maison, tu en connais tous les recoins les plus récents. Donc, la maison te revientdit-il d'un air dédaigneux. 

Manu sentait le reproche à plein nez. Elle décida de feinter.

- N'es-tu pas content de cette solution, toi, Antoine?, répondit-elle, le sourire aux lèvres

- Si, si...

Ces paroles sentaient un peu le réchauffé et l'amertume. Manu ne savait pas ce qu'elles cachaient, ni ce qu'elle pouvait répondre.

Un sourire pour seule réponse. Michel restait à l'arrière avec sa femme sans mots ni autres signes distinctifs.

Derrière Antoine, son épouse montrait une tête bien plus empreinte de sentiments négatifs, mais n'osait pas prendre la parole après son mari, elle qui s'était toujours sentie déforcée vis-à-vis d'Antoine, toujours sur ses gardes comme le caniche devant le grand chien qui venait lui renifler le derrière.

Manu le sentait. Elle avait cette fois emporté une victoire sur Antoine, mais n'était-ce pas une victoire à la Pyrrhus? Quand on tombe de cheval, il convient de remonter au plus vite et Antoine pouvait le faire. Dans le couloir, en sortant de chez le notaire, elle avait senti une animosité électrique.

Michel, par contre, plus proche en âge de Manu et en esprit semblait vraiment en accord avec le testament de sa mère. Cela n'avait qu'assez duré, cette animosité latente entre les deux frères et leur demi-sœur, devait-il penser.

Chacun rejoignit sa voiture et ce fut tout, car tout était dit. Les retours de flammes pouvaient se produire après les concertations entre époux, mais personne n'était arrivé à cette extrémité, ni ne l'espérait de prime abord.

Manu ne pensait pas qu'Antoine aurait pu contester les vœux de sa mère.

Ce quelle n'aurait pu entendre, se passa dans la voiture d'Antoine.  Elle aurait pu en être effrayée.

Un dialogue avec son épouse à ses côtés :

- Tu as vu cette pétasse ? Elle n'a même pas pu revêtir autre chose qu'un jean pour venir chez le notaire. Papa me destinait cette maison et voilà que ma mère la lègue à ma demi-sœur. Le droit de préemption pour l'aîné n'existe plus... J'enrage

- Tu as raison. Cette maison, c'était à toi qu'elle devait revenir et nos enfants auraient pu la léguer à nos petits enfants. Tu n'as qu'à contester l'héritage.

Le décor était planté. 





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08:35 Publié dans Fiction, Livres | Lien permanent | Commentaires (0)

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