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16/02/2014

Le fauteuil blanc (4-5)

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Chapitre 04: Le contre-coup

Tu dis que tu aimes les fleurs et tu leur coupes la queue, tu dis que tu aimes les chiens et tu leur mets une laisse, tu dis que tu aimes les oiseaux et tu les mets en cage, tu dis que tu m'aimes, alors, moi, j'ai peur", Jean Cocteau  


 

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Manu en eut le souffle coupé.

Profondément troublée, elle apprenait tout, comme par un coup de massue et les larmes perlaient doucement le long des joues.

Elle relut la lettre de sa mère.

Trop d'informations combinées dans cette page de vie.

Être la préférée et ne pas pouvoir le clamer sur tous les toits pour ne pas vexer.

Le père de ses demi-frères, devenu tyrannique.

Michel, conçu dans la violence d'un viol maquillé.

Les dons de pianiste virtuose dont sa mère jouissait et auxquels elle avait dû renoncer. 

Non, il y avait trop de points noirs dans cette lettre.   

Sa mère l'avait écrite le 20 mai, très peu de jours avant sa mort, comme si elle avait senti sa fin proche.

Une mort annoncée, due à une fatigue? C'était un peu léger. 

Des points positifs, pourtant...

Son père, beau comme un dieu, avait de l'humour et lui ressemblait. Une nouvelle qui lui faisait du bien et du mal à la fois malgré la fuite de son père pour une raison toujours restée inconnue par sa mère. 

Cette lettre avait été rédigée pour révéler la vérité. La mort de son père, Manu savait savait que ce n'était pas ce qui lui avait été raconté. Jeune, elle n'avait jamais osé lancer une conversation sur ce sujet gênant avec sa mère, jusque au jour où elle avait tenté d'en savoir plus auprès de Michel. Cette histoire n'était, néanmoins, pas totalement claire.  

L'agenda qui accompagnait la lettre, correspondait à l'année 2000. Ecrit à la façon d'un journal intime, il comportait quelques annotations sur tous les jours de l'année. Parfois, un poème, écrit très vite, non exempt de ratures. Insérée dans l'agenda, une partition écrite sur du papier à musique. Repliée sur elle-même, celle-ci devait avoir reçu la visite d'une gomme à plusieurs reprises.    

Elle eut une envie irrésistible de la jouer sur le piano. 

Elle n'avait aucune difficulté à déchiffrer les notes. Au piano, elle n'avait évidemment pas la dextérité de sa mère. Doucement, elle lut la partition et quelques fausses notes en sortirent. Elle recommença, une première fois, une deuxième et au fur et à mesure que la musique prenait forme, les sons du passé lui revenaient en mémoire comme dans un murmure fredonné par sa mère sans qu'elle ne s'en rende compte.  

Elle remonta le temps et les souvenirs pour y insérer les siens du moins ceux dont elle avait connaissance. 

Manu était née en juillet 1974. Son père avait dû apparaître dans la vie de sa mère,  un an avant, après la mort du père d'Antoine et Michel.

Cette fameuse révolution des œillets de 1974, au Portugal, avait-elle rendu la Belgique, comme un havre de paix, à un émigré? Elle se plongea dans le dictionnaire encyclopédique qui prônait dans la bibliothèque.

Les années 70, une période troublée au Portugal, pendant laquelle la politique avait pris des aspects de révolution. 

Elle lut: "Le président du Conseil, Marcelo Caetano, refuse la proposition d'António de Spínola, de trouver une solution politique à la guerre en Guinée, une guerre coloniale qu'il considère comme perdue vu les pertes énormes et le moral  très affecté des troupes. Il n’accepte plus de porter le chapeau des erreurs du régime et de sa politique africaine.

Spinola échoue une première fois de renverser le Président de la République afin d'infléchir les décisions du gouvernement. Le mal-être de l’Armée est patent. En mars 1974, Spínola démissionne de son poste constatant que les prises de position sur le cours de la politique coloniale portugaise sont devenues intenables face aux ultras du régime. Un groupe d’officiers militaires décide alors d'intervenir sans attendre. L'opposition était contrôlé par des milices du pouvoir.".

Son père s'était senti en insécurité et s'était vu obligé de s'expatrier avant la prise de pouvoir des militaires. Dans quel camp, se trouvait son père pendant la dictature pour avoir fui le Portugal en 1973, avant la révolution?  Une question sans réponse. 

Le téléphone sonna.

Michel était au bout du fil.

Salut Manu. J'espère que tu te remets du décès de maman. Je n'ai rien dit devant la smala familiale, mais je suis très content pour toi de la décision de maman. La maison te revient de plein droit. Tu l'as occupée avec elle, pendant tellement d'années et sa fin de vie se passa, le plus souvent, en ta compagnie. Mon frère et moi étant mariés, nous t'avons un peu sacrifié à cette tâche. 

- As-tu bien connu mon propre père? 

Une question qui brûlait les lèvres de Manu.

- J'étais très jeune, mais sache que j'ai bien aimé ton père. C'était un chouette gars. Il n'y avait qu'Antoine qui a, tout de suite, été contraire à l'union de maman avec lui et surtout, à ce qu'il intègre la famille et vienne habiter chez elle.

- Merci pour tes paroles réconfortantes, Michel. Elles me vont droit au cœur. J'ai toujours regretté de ne pas avoir connu mon père. J'ignore toujours complètement ce qui lui est arrivé. Tu m'avais dit qu'il n'était pas mort comme maman me l'avait raconté. Si tu veux un jour, on pourrait se revoir pour en parler.

- J'en serais très heureux aussi. Cela a assez duré cette animosité entre nous, créée de toutes pièces par Antoine. Alors, on se téléphone un peu plus tard?

- Bonne idée. A plus tard.

Manu avait raccroché. Elle n'avait pas parlé de la lettre de sa mère qu'elle venait de découvrir. Cela devait rester, en grandes lignes, un secret entre sa mère et elle.

Plus tard, si le besoin s'en faisait sentir, il serait temps de l'utiliser et de lâcher quelques brides de la lettre de ce qu'elle avait appris. 

Elle n'avait pas beaucoup d'illusions à se faire sur les réconciliations familiales. Ce genre d'oppositions familiales s'incruste comme un cancer des os, si pas dans les gènes.  

Le jour suivant, ce fut le tour du premier étage. Là, il y avait plus que de l'ordre à retrouver. Il fallait rafraîchir les murs, les plafonds et les planchers de bois qui, vieux, craquaient sous les pas ou se fendillaient par endroits.

Tout cela n'avait jusqu'ici pas effleuré l'esprit de Manu. Même si elle avait pu s'en rendre compte, cela aurait pu brusquer la quiétude de sa mère.

Or, cette fois, elle était seule maître à bord avec une âme de capitaine au long court.

Les placards étaient pleins, trop pleins. Il fallait procéder à l'inventaire et se défaire de tout ce qui n'avait plus de raison d'exister. Le centre de la pièce devint un capharnaüm de déchets avant d'être transvasé dans le vieux container du jardin.

Le reste du temps de la semaine y fut consacré. 

Dans une boîte, elle trouva des photos anciennes.

L'une d'elles, représentait sa mère, le père et ses deux fils attablés. D'autres étaient du même topo.

Dans le lot, elle n'en trouva aucune de son père. 

Incroyable. Difficile à croire qu'il n'y ait jamais eu de photos de ce couple qui s'aimait aux dires de sa mère. C'est comme si elle les avait éliminé ou qu'elle n'avait pas voulu laisser de traces du passage de son père.

Manu se remit à chercher, comme si cette tâche devenait une obsession. Ses recherches demeurèrent vaines. Dans la mansarde, même constatation.

Fatiguée par la chaleur qui y régnait, elle arrêta ses recherches et jeta un coup d’œil par le vasistas relevé.

En avant plan, le grand jardin entouré de murs et les maisons voisines toutes empruntes d'une certaine nostalgie que la pauvreté que la région ne parvenait pas à cacher.

0.jpgLes belles années de gloire wallonne étaient déjà loin, perdues dans les affres d'un chômage qui se creusait par à coup massif dans l'industrie lourde. 

Tout ce que Manu apercevait à l'horizon avait une tonalité générale grise.

Le soleil, complice, s'était caché derrière les nuages et accentuait l'impression.

Dans le lointain, Manu laissa ses yeux voguer sur les terrils de la région, au repos comme des vestiges d'un temps révolu. Les charbonnages s'étaient tus. Ils n'y étaient pour rien, pourtant. Ils pouvaient encore fournir ce beau charbon noir, mais l'exploitation n'était plus assez rentable, trop polluante ou trop dangereuse. Le coup de grisou du mois août 1956, dans la mine du Bois du Casier, avait mis le holà à cette exploitation souvent effectuée par des immigrés italiens. Dans un passé plus lointain encore, des enfants avaient travaillé quinze heures par jour dans ces mines.

Depuis 1977, après la fusion des communes, Jumet était venue grossir le territoire de la ville de Charleroi, devenant ainsi, la plus peuplée de la Wallonie. Le choc pétrolier de 1973 avait mis la Belgique à genoux en frappant de plein fouet les structures vieillissantes de la Wallonie dorénavant prête à s'enfoncer dans des années noires de la récession, des grèves et des manifestations. A la fin des années 1970, le deuxième choc pétrolier provoqua une crise aiguë qui fit exploser la dette, précipitant la débâcle de l'industrie sidérurgique, ce qui aggrava d'autant l'austérité dans des années de plomb. Exsangue, le Hainaut avait heureusement reçu, pendant sept ans, jusqu'en 1999, des subventions européennes. 

Désormais, les trente glorieuses d'euphories faisaient vraiment partie du passé. Un passé glorieux que Manu n'avait pas vécu, mais dont sa mère lui avait parlé avec de multiples détails. Elle n'avait connu que le lent déclin de la Wallonie avec la volonté d'instituer le fédéralisme dans le pays.  

Avec ces instants de rêverie répondait le silence et donnait une étrange sensation de plénitude et de solitude qui ne déplaisait pas à Manu.

Elle sourit imperceptiblement en se rappelant sa jeunesse et de ces chocs de cultures et de consciences qu'elle avait connu depuis sa jeunesse. 

Quand sa mère venue de Flandres s'installer en Wallonie et s'était mariée avec son beau-père, tout était différent. La langue flamand, souvent rocailleuse, s'était même progressivement estompée à la table familiale. Oubliée, même devenue tabou pour répondre à une politique de gagnants. Le Wallon était utilisé, ils l'avaient essayé de même que l'italien baragouiné avec les immigrés.

Une toute autre époque qui devait connaître un jour, un renversement de situation.

Sortie de ses rêves du passé, mais surtout dépitée de ne pas avoir trouvé de photos de son père, elle se dit que c'était la première information à demander à Michel, pour briser cette énigme qui l'entourait et découvrir qui avait été son père. Elle redescendit au rez-de-chaussée.

Moins d'une heure après, le téléphone sonna à nouveau.

- Allô, ici, le notaire Versaillet.

- Bonjour Maître.

- J'ai reçu un coup de fil de votre frère Antoine. Il m'a demandé s'il y avait moyen de contester les décisions liées au testament de votre mère.

- Il a osé. Il ne semblait pas en avoir eu l'envie quand nous nous sommes quittés.

- J'imagine que l'idée a dû lui venir par après. Quand je lui ai répondu que votre mère avait décidé cela en parfaite santé et saine d'esprit, que ce testament était parfaitement légal, que le droit d'aînesse dont il se targuait, ne jouait pas, il s'est braqué.

- Que veux-t-il? Que je lui cède mes droits, mon héritage?

- Je lui ai dit que s'il voulait votre maison, il n'avait qu'à vous la racheter. Là, il s'est carrément mis en colère en déclarant "racheter ce qui me revient, vous n'y pensez pas". J'ai eu beau le raisonner, il est resté sur ses positions et menaçait de mettre la succession dans les mains d'un avocat. 

La conversation s'interrompit pendant quelques secondes avant que Manu reprenne son souffle.

- Mais, juste au cas où, je me déciderais à vendre, vous lui avez donné une estimation de la maison et fait une offre d'achat, rien que pour le remettre à sa place, je suppose.

- En effet, j'ai parlé d'un montant entre huit et dix millions de francs belges, minimum.

- Cher Maître, pourrais-je vous demander de lui donner ma réponse, si jamais il changeait d'avis?

- Bien sûr.

- Dites-lui que je ne suis pas vendeuse actuellement et qu'il peut aller en justice si cela lui chante.

- Je comprends votre réaction. Il n'a aucune chance. Je m'excuse de vous avoir dérangée. Je continue mon travail de notaire à la recherche des avoirs de votre mère sur différents comptes. Je vous donnerai dès nouvelles dès que je serai arrivé aux conclusions, mais il faudra attendre encore quelques temps, période de vacances oblige. Bonne journée et à bientôt. 

La conversation s'arrêta et Manu raccrocha le clapet du téléphone en gardant le cornet entre les mains.

Elle resta ainsi sans bouger pendant de longues minutes, interloquée par cette dernière nouvelle fumeuse. Antoine voulait la maison, même au forcing de la justice. Mais pourquoi tant d'insistance? 

Dans la soirée, elle téléphona à Michel.

- Je reviens sur ta proposition de me rendre visite. Peut-on se voir la semaine prochaine, ici, à la maison. Je ne connais pas assez ton épouse. De plus, j'ai déjà remis un peu d'ordre. Je cherche des photos de mon père. Sais-tu s'il y en a quelque part?

- Je sais que ta mère aimait ton père, Carlos.Tu connais tout de même le prénom de ton père, au moins? Elle filait le grand amour avec lui. Des photos, il devrait y en avoir, mais je n'ai aucune idée de l'endroit où tu pourrais en trouver. La maison est immense et plein de recoins. Cherche encore avant que je vienne. Je peux me libérer mardi après-midi, cela te convient?

- C'est parfait pour moi.

- Je viendrai chercher avec toi si tu n'as pas trouvé. Je ne parlerai pas de ma visite à Antoine. Pas sûr qu'il en soit enchanté.

- De cela, j'en suis certaine. Je me fous du fait qu'Antoine ne m'aime pas, d'autant que marié, il avait déjà quitté la maison quand je suis née. Je t'apprendrai quelque chose à son sujet qui va soit te faire sourire, soit te surprendre. C'est parfait pour mardi, dès 14 heures. Nous pourrons nous rappeler des bons moments que nous avons passé ensemble. Je devrais aussi planter quelques fleurs dans le jardin. Il est plus que temps. Je l'avais délaissé et maman ne me poussait pas à l'entretenir. Je te laisse. Je me réjouis de te retrouver la semaine prochaine.

- Moi, aussi, Manu. Je suis curieux. A mardi.

Elle raccrocha et continua le nettoyage de toutes les pièces du grenier.

Qui sait, peut-être y trouvera-t-elle des souvenirs de son père là où elle n'était pas encore passée comme ce fut le cas de la lettre de sa mère sous le fauteuil blanc.


 

 

 

Chapitre 05: La visite.

« Quelquefois, je me demande si les hommes et les femmes sont faits pour vivre ensemble. Peut-être qu'ils devraient se contenter d'être voisins et de se rendre visite de temps à autre.», Katharine Hepburn
 
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Mardi, Manu s'était levée de bonne heure pour recevoir Michel.

Elle entreprit de faire un sort aux dernières poussières, de veiller à ce que quelques toiles d'araignées ne traînent pas dans un coin. Dans une grande maison, de nombreux angles, de préférence inaccessibles, sont toujours le repaire de petites bêtes désagréables.

Une fois fini le premier étage. elle avait débarrassé tout ce qui pouvait gêner l'harmonie du rez-de-chaussée. 

Le grenier était resté tel qu'il était avec ses malles et ses vieilles armoires.

Celles-ci n'avaient pas plus permis de découvrir de photos de son père.

Au rez-de-chaussée, la table du salon avait été préparée. Sur une nappe blanche, une corbeille de fleurs, une autre de fruits et de petits amuse-gueules sucrés ou salés, bien en vue.

Michel arriva à l'heure. Elle l'accueillit avec beaucoup plus de chaleur que chez le notaire en lui sautant au cou.

- Alors, tu as trouvé?, lança-t-il d'emblée.

Pas d'hésitation dans ce qu'il fallait trouver.

- Non, rien. C'est absolument bizarre, c'est comme si mon père n'avait jamais existé. Tu sais que Maman m'avait dit au départ qu'il était mort. J'ai appris par une lettre qu'elle m'a laissée à un endroit jamais fréquenté de la maison, que mon père pouvait vivre encore quelque part au Portugal.

Ne reste pas là sur le perron, on va parler de cela à l'intérieur. Il fait trop chaud et la maison garde encore un peu de fraîcheur. Tu ne vas pas reconnaître la maison et je peux te dire que faire de l'ordre n'a pas été coton. Maman conservait tout de son passé. A part, des photos de cette époque qui a préparé ma gestation comme j'ai pu le constater.

- Tiens, une autre question. Depuis la visite chez le notaire, as-tu eu des nouvelles d'Antoine?, questionna Manu.

- Non, pourquoi? Toi bien?

- Oui, par l'intermédiaire du notaire.

- Ah bon! Et que t'a-t-il dit?

- Qu'Antoine a essayé de contester le testament de maman et qu'il pensait mettre l'affaire entre les mains de la justice.

- Là, c'est le top. Il est vraiment gonflé.

- Comme le notaire le lui déconseillait. Il lui a même proposé de racheter la maison.

- Qu'en penses-tu? Es-tu intéressée?

- Non, pas pour l'instant. Je ne suis pas vendeuse. J'ignore pourquoi, mais cette grande bicoque, j'y tiens encore. Et lui, apparemment, tout autant. Faisons-en le tour du proprio ensemble. 

- Ok. Je te suis. Étrange, tout de même. C'est comme s'il y avait un secret qui se cache derrière ces murs.

Cette remarque, Manu le ressentait parfois mais elle en garda l'impression et l'interprétation, pour elle.

Ils pénétrèrent dans la grande pièce du rez-de chaussée.

A l'intérieur, Michel continua à réfléchir tout haut.

Au sujet des photos, vraiment bizarre ce que tu me dis. Ta mère a, visiblement, aimé Carlos, alors pourquoi n'a-t-elle pas conservé de photos de leur amour.

- Si tu me donnes la réponse, j'aurai réglé la quadrature du cercle dans laquelle je patauge depuis quelques jours. 

- Laisse-moi replonger dans l'ambiance de la maison. Elle me rappellera plus de bons souvenirs avec toi qu'avec mon propre frère. Il y a une génération entre lui et moi. Il a été mon tuteur avant que je n'arrive à ma majorité. Quand nous étions jeunes, je t'ai bien plus considérée comme une sœur. Sept ans entre toi et moi. Je me rappelle que, comme garçonnet, tout fier, je te tenais bébé dans mes bras. 

- Je n'étais pas trop gênante?

- Tout au contraire, tu riais toujours. Turbulente, oui, mais tellement amusante. Toujours le sourire aux lèvres. Nous avons perdu quelques années à ne plus nous fréquenter. Nous voir à Noël, avec maman, n'arrangeait rien. Des soirées assommantes de banalités, en définitive. Sans se raconter de vérités pour clarifier les non-dits.  

- En effet, nous restions autour de maman dans le living. A parler de la pluie, de la neige et des enfants. Jamais, comment allaient les affaires et de ce qu'elles comprenaient.

Depuis que tu as quitté la maison pour te marier, il doit y avoir des choses qui ont dû changer en dehors de l'ordre que j'y ai apporté.

- Je suis sûr que cela m'amusera de te suivre.

Manu, en bon guide, suivie de Michel, prirent la direction des autres pièces qui n'en manquaient pas. Elle s'amusait comme une folle à jouer ce rôle de maîtresse de maison comme si elle allait la vendre à un candidat acheteur. Elle montrait les plafonds à moulures qui se répétaient de pièce en pièce et qu'il fallait un peu rafraîchir mais qui trahissaient une époque de fastes, d'une époque riche de tous ces moments qui dénotaient un certain snobisme.

A ma droite, la cuisine. Devant toi, une première chambre à coucher pour les invités. Si tu veux, tu pourrais un jour passer par là. J'ai encore le jardin à débroussailler. Tu pourrais y apporter une aide non négligeable, fit-elle un grand sourire aux lèvres.

- Arrête. Tu me prends pour un jardiner? Entretenir un jardin, c'est pas trop mon truc. Tu ne te rappelles pas? J'étais assez peu manuel et je ratais tout quand j'essayais.

- Ok. J'ai compris. Laisse tomber. C'était une boutade. Je ne t'oblige pas. J'ai toujours aimer les roses dans le jardin. Cela n'empêche pas que tu puisses un jour occuper la chambre. Un détail, si c'est en dehors de l'été, il faudra ajouter un chauffage d'appoint dans cette chambre d'amis. Une couette ne suffirait pas. Tu te souviens, maman nous a habitué à vivre à la dure dans cette grande maison. Pour se réchauffer, on venait s'installer près de la cheminée du salon. Les autres pièces restaient glacées.

- C'est vrai. Je me souviens. Maman était un peu radine, non?

- Un peu, en effet. J'ai pu le constater de multiple fois. D'après ce que j'ai appris au sujet de ton père, elle a été à bonne école. Lui qui....

- Papa l'était, encore plus, tu as tout à fait raison. Toujours à cheval sur ses finances. C'en était presque une maladie d'amour qu'il avait déviée sur la contemplation de ses billets de banque. Mais continuons. Je vois que tu aimes jouer au guide. Je repère et compare, en même temps avec mes souvenirs. Je te signalerai toutes les nouveautés qui ne correspondent à eux.

- Tu te souviens de la salle de jeu?

- Là où il y a un billard? A l'avant de la maison?

- Oui. Là, où il y avait un billard. Le billard a disparu un peu après ton départ. Maman considérait que ce n'était pas un jeu pour une fille. 

- Allons-y. Et le billard avec lequel je me marrais avec Antoine dans ses bons jours, qu’en est-il advenu ? Je me souviens, on avait dû remplacer le tapis vert après que je l’aie éraflé avec la queue. Papa aimait beaucoup jouer dans le salon aux échecs avec Antoine. Moi, comme je ne savais pas perdre et que je ne parvenais pas à rester concentré assez très longtemps, je me faisais battre trop facilement. Le billard, vendu je suppose?

Manu, toujours en fière maîtresse des lieux, revint à l'avant de la maison et se rendit dans la pièce avant de répondre.

- Je ne m'en rappelle plus. Tu vois, il y a maintenant, un nouveau fauteuil couchette et une table pour des invités. Il n'a servi qu'une fois pour une de mes amies. Prenons l'escalier et montons au premier. De là, on aura aussi une vue générale sur le jardin.

- D'accord. En haut, il y avait les chambres, mais pas de salle de bain, je me souviens.

- Non, aujourd'hui il y en a une. Elle a aussi été installée après ton départ. On devient moderne dans la maison. Il ne faut pas se fier aux apparences, elles peuvent être trompeuses. 

Les sourires de Michel et les rires de Manu ajoutaient à l'ambiance de la visite. Sans le savoir, elle avait de réels dons de vendeuse quelle aurait pu faire valoir dans une agence immobilière.  

Et dans tous ces placards, tu n'as rien trouvé comme souvenirs de ton père?

- Non, c'est ce qui me désole. Tu me connais. Je ne lâche pas prise très rapidement. J'ai passé des heures à remettre de l'ordre tout en cherchant des photos dans les boîtes à chaussures que je trouvais. Rien de ce qui avait appartenu à mon père, j'ai dû déclarer forfait. Dans la maison, aucun souvenir du Portugal, aucun vêtement n'ayant appartenu à mon père. Rien. Je ne sais même pas quelle tête, il pouvait avoir. 

- Là, je peux te renseigner un peu. Comme je t'ai dit, j'étais encore jeune. Il avait des cheveux noirs de jais. Moins grand que papa. Il avait un accent exotique et chantant. Je suis sûr qu'il t'aurait plu. Pour moi, ce fut le cas dès les premiers contacts. 

Je répète, il n'y avait qu'Antoine à s'avérer obstiné. Il voyait, probablement, ton père comme un usurpateur au sein de la famille.

- Merci, Michel. Tu me réconfortes. Maman dit qu'elle a cherché mon père quand il est parti ce jour-là avant ma naissance, sans jamais revenir, comme un déserteur. Selon ses dires, elle lui a écrit à l'adresse qu'elle connaissait de lui au Portugal. Tu ne sais pas si elle a été à la police ou fait des avis de recherches dans la région?

- Non, j'ignore, je n'avais que six ans et je ne m'intéressais pas à cela. Si elle avait paru inquiète, elle n'en avait rien laissé paraître. Après ce que tu m'as dit de la tentative d'Antoine, de récupérer la maison et de son attitude chez le notaire, t'attendais-tu à ce qu'il s'acharne sur toi pour récupérer la maison ?

- Antoine, pour le connaitre avec ses limites, ses envies, ses lubies et répondre à ta question, je devrais le voir un peu plus souvent que lors des soirées de réveillons de Noël. Je suis très loin de l'esprit d'Antoine. Il m'ignore, je l'ignore. Moins on se voit, mieux c'est.

- C'est vrai, tu as raison. C'est mon frère, mais je n'ai pas beaucoup plus de contacts avec lui que toi.

Mais j'y pense, et si tu allais sur place au Portugal? Ce n'est peut-être pas la meilleure saison. Il doit y faire très chaud, mais tu pourrais essayer de retrouver ton père, s'il vit encore.

- J'y ai songé. Je n'ai jamais été au Portugal. Papa devrait être plus jeune que maman. C'est déjà un indice. 

- Tu vas faire des découvertes en remontant aux sources. Je t’envierais presque. Si mon cabinet ne me prenait pas tout mon temps, je partirais avec toi. C'est la pleine saison des gardes et je ne peux le quitter. Préviens-moi quand tu pars et écris-moi. Je serai très heureux de suivre ma Sherlock Holmes, de sœur. 

Manu ne tint pas compte de la remarque et poursuivit son rôle d’hôtesse d’accueil.

Que d'exclamations de surprises, lorsque Michel retrouvait un meuble qui lui remettait les souvenirs en effervescence.

Bientôt, ils redescendirent pour prendre le goûter qui attendait avec la canette de café qu'il suffisait de mettre en batterie. 

- Si tu veux, je pourrais chercher un agence de voyage pour partir au Portugal, annonça Michel enthousiasmé par la proposition qu'il avait faite, qui manifestement, plaisait à Manu.

- Je n'ai jamais travaillé dans une agence de voyage, mais, quand j'étais étudiante, j'avais une amie qui pourrait me conseiller, répondit Manu avec le sourire.

 Suite

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