A fleur de peau (07/10/2006)

"Petite cause, grand effet" serait une autre manière de présenter les paroles "malheureuses" du Pape Benoit XVI à Ratisbonne. Mais n'est-ce pas une prise en charge des mots en les outrepassant?

Curieuse cette inflation dans les réactions qui suivent actions, paroles ou gestes, une fois sortis de leur contexte.

Resituer l'action et les acteurs est certes nécessaire.

Lors d'une conférence en théologie à l'Université de Ratisbonne, le Pape faisait le rapport entre foi et raison sans s'appliquer directement à l'Islam. Texte très complexe de très haut niveau intellectuel auquel il a raccroché une réflexion sur la religion entre l'empereur byzantin (14ème siècle) qui a affronté les armées de l'Islam et un penseur musulman. Quelques phrases de l'empereur byzantin parlent, en parti pris, de la violence par l'épée des adversaires de son époque. Citation du Pape de ce texte ne veut pas dire prise à sa charge du contenu. Propos pris progressivement et de proche en proche et le feu est  parti. Malentendu? Volonté de dérive dans la violence? Très probablement pas. Mais la philosophie de l'Orient était bien plus développée que celle de l'Occident. Donc, les idées venaient de là-bas et il fallait que le Pape se positionne en chrétien et oublie pour un temps les problèmes de la "maison" que furent les croisades, la Sainte Inquisition, l'évangélisation forcée du nouveau monde, un bégaiement vis-à-vis de l'esclavage. Il faisait, comme disaient certains, son boulot de Pape. En même temps se creusait le fossé entre les deux mondes religieux. Une hystérie collective s'empara de la population musulmane qui s'envenimait encore dans des parties du monde qui auraient pu rester plus à l'écart.

Actuellement, l'ébullition est un peu retombée, heureusement. La question reste et dont on ne connaîtra jamais la réponse: "Quel a été le but intime du Pape?". L'inadvertance, une maladresse sont peu crédibles pour un cerveau de fin stratège, comme l'ont dit la plupart des observateurs.  Est-ce une volonté de repousser toute violence et d'enterrer la hache des guerres, de tous bords, passées ou à venir, en dénonçant ce qui lui déplait et qu'il avait sur le coeur depuis longtemps?  

Mais, en prenant du recul, est-ce le véritable noeud du problème le plus profond? 

Dans le passé, les armes à la main ont toujours été prêtes à s'élancer à la suite de la moindre pensée, la moindre idée, voulue personnelle ou provenant d'un lointain passé en résonnance à une situation ressentie et bien réelle aujourd'hui.

Le problème n'est pas vraiment de savoir si les mots ont été voulus et représentaient, en porte parole, celui qui les énonce. Il s'agit plus de se poser la question de savoir si le niveau de pensée et de raison est encore à la mesure de ce qu'on peut entendre et de ce qu'on veut montrer en vitrine au monde. Si l'amour prôné par certains comme lien entre les hommes existe ou se trouverait plutôt parmi les images d'Epinal?  

Force est de constater que nous en sommes loin et que le monde travaille comme par le passé ou, peut-être, de plus en plus la grenade dégoupillée à la main. Voilà l'excès qui se cache derrière toute opinion qui loin d'être explosive est plutôt anodine, si on regarde avec le regard approprié. Exprimer une idée, une pensée personnelle réactualisée par la force de l'habitude ne veut plus manifestement raison garder avec le doigt sur la gâchette. Interprétée, orientée vers un horizon imprévisible, la source verbale mute en engin de guerre. La tolérance vis-à-vis de l'autre n'est plus de mise et le chemin du risque est très vite pris. La tempérance, dans ce cas, n'est plus du voyage de l'homme de raison. Déviés, interprétés, ces objets de courroux deviennent des bombes incendiaires qui génèrent des réactions en chaîne, qui s'enveniment et s'autoalimentent dans leur virulence. La loi du Talion de "Oeil pour oeil, dent pour dent", tant décriée, en est même dépassée.       

Très vite, on se retrouve à la vitesse supérieure, sautant des étapes au passage et l'ultime extrême est atteinte sans même s'en être rendu compte. Parties de rien ou presque, les paroles aboutissent à toutes les dérives les plus dangereuses.

Pour colporter la "mauvaise" parole, tous les moyens modernes des médias ou anciens de la rumeur, se bousculent dans le même objectif inavoué de nuire ou de vengeance. Aucune innocence ni pondération dans le processus de partage d'informations faites ou surfaites.

Les frontières du réel chevauchent celles de l'irréel et de l'insoutenable: "Tradutore, traditore" penserait l'italien.

Le bon droit, la justification ne sont pas nécessaires pour gonfler la bulle de l'incompréhension quand le soi-disant "honneur" serait en jeu. L'"erreur" commise demande sanctions et réparations mais de même niveau. Tergiverser ou transiger fait trop souvent place à la croisade en marche. La paix de l'esprit ne semble plus pouvoir en découdre autrement: "laver l'affront". Diplomates s'abstenir.

Intimement, la bouderie suffirait amplement mais nous sommes à une échelle mondiale avec une loupe grossissante.  

Exprimer des regrets, prodiguer des explications suivent souvent trop tard parce que les paroles ont dépassé la pensée par leur efficacité de meurtrissures, et qu'elles étaient simplement incomprises à la base comme telles. Les esprits échauffés font le reste dans leurs réactions punitives. On travaille à guichets fermés et le bureau des réclamations est en chômage d'excuses. Celles-ci sont quasiment impossibles: un Pape ne se trompe jamais, par définition. Caricatures de Mahomet, paroles du Pape et professeur de philosophie qui a eu, en France, le malheur d'exprimer ses idées un peu trop haut  font partie de ces quiproquos disproportionnés par leurs réactions.

Pendant l'Inquisition, parler de sciences qui allaient à contre courant de la pensée unique, menait aussi au blasphème ou à des tickets aller-simple pour l'enfer. Rien de changé, sauf qu'en principe, avec le temps, nous aurions pu avoir une chance de trouver un essor plus moderne. 

Plus prosaïquement, on assiste à toutes les marches de l'échelle à des réactions semblables. Se demander si nous ne sommes plus capables d'entendre ce qui nous déplait, d'écouter l'autre parti qui nous fait face avec un peu de froideur de la raison, c'est ne plus donner très cher au futur de la planète humaine. La raison est dans le placard, l'impact des réactions est implacable et incalculable. Faudra-t-il sortir avec son paratonnerre sous le bras pour ne pas trébucher sur la première hache de guerre qui dépasse?

La religion, d'accord, c'est chasse gardée et on est en terrain miné. La foi reste intangible et inattaquable. Tout écart de langage ou de geste se lave dans le sang. Dans le passé, les croisades faisaient parties de ce principe intolérant.     

La mesure du tissu, pourtant, devrait demander un ajustement plus précis avant la coupure finale et fatale. C'est du moins ce que tout tailleur a appris depuis bien longtemps.  

A qui profite cette montée en puissance? Le "crime", s'il existe, est pourtant toujours signé, mais la signature a du mal à se décoder. Si seulement, les hommes utilisaient un peu plus leur intelligence pour penser en paix! La guerre des mots n'aurait alors plus jamais des effets collatéraux sur la conscience. Très étonnant que les discours d'un des bords ne sont jamais traduits intégralement à l'autre pour être décortiqués. Trop souvent, le religieux est affaire de politique.

Pour dialoguer, il faudra toujours être deux au moins autour d'une table. Les amalgames entre ce qui est dit et ce qui est entendu ne sortiraient pas de l'interprétation et la perception n'arriverait qu'après la digestion de la relecture du menu bien avant la consommation des plats qui le composent.

Redorer le blason de certains ne peut se faire que par des chocs de civilisations. La provocation, si elle existe, ne devrait être considérée que comme une manière de réveiller le raisonnement. Présenter regrets et excuses n'ont de sens que s'il y a quelque chose à retirer de paroles impertinentes. Pensons à ceux qui se trouvent en milieu "neutre" et qui ne peuvent protester et faire respecter un tant soi peu de vraisemblance pour calmer le jeu. 

Il est troublant de constater que du choc des idées jaillit la lumière, tandis que le choc des idéologies génère le plus souvent des idées noires.

Hugues Le Paige, journaliste à la RTBF avait ces mots pour décrire la situation: 

Méfions-nous des paroles que nous prononçons, elles font le tour du monde. Le pape, à Ratisbonne, cite un court extrait d’un entretien que Manuel II Paléologue, empereur de Byzance, avait eu, en 1391, avec un lettré persan qui n’est pas nommé:" Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait » avait dit Paléologue qui avait ajouté : " Dieu n'aime pas le sang, ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. Et tout à coup, c’est comme si Benoît XVI était devenu caricaturiste à l’Osservatore Romano : manifestations de rues, protestations officielles, lancement d’un fatwa : le monde musulman est, comme il y a six mois, en ébullition. Le travail du chroniqueur ici prend tout son sens. Il va chroniquer, c’est-à-dire qu’il va raconter les travaux et les jours et s’il revient à la lettre, c’est pour s’installer à son pied. Au moment de cette rencontre, en 1391, donc, Manuel Paléologue — c’est son nom de famille, cela veut dire « celui qui connaît les vieilles choses », le sage, donc, mais cela pourrait tout aussi bien curieusement signifier « la vieille raison » — Paléologue, donc, revient de captivité. Il a été fait prisonnier par le Sultan Bayezid 1er et vient tout juste de s’échapper pour rejoindre Constantinople où il s’est fait couronner empereur. Lorsqu’il discute avec le lettré persan anonyme dont parle le Pape, il a derrière lui les neuf croisades. Lors de la dernière d’entre elles, juste cent ans plus tôt, en 1291, les croisés ont perdu Saint Jean d’Acre, Tyr, Sidon et Beyrouth. Constantinople reste la seule sentinelle chrétienne en Orient. Manuel Paléologue, lorsqu’il s’entretient avec son interlocuteur persan, n’ignore évidemment rien des neuf croisades, il a sûrement aussi en mémoire les sièges qu’ont mis les Arabes devant sa ville, il se souvient certainement comment en 1201 les chrétiens d’Occident pillèrent la capitale des chrétiens d’Orient. Il sait tout cela. Il sait qu’il n’y a pas que le dieu de Mahomet qui aime à manier l’épée. Il sait que sur le glaive ou le cimeterre, Dieu est le droit de tous. Mais plus encore, il sait qu’il est en danger. Et que son empire ne résistera pas. Il a raison.

Il tombera 60 ans plus tard, en 1453 comme le rappellent nos livres d’histoire. Il est alors assez tentant de voir, dans cet appel à la raison, ce qui serait moins un discours théologique qu’une stratégie géopolitique. Comme s’il appelait, littéralement, les musulmans à la raison. Dans ce discours qu’il adressait aux gens de sciences réunis à l’université de Ratisbonne, le pape, curieusement, n’a pas fait appel aux instruments que la science met au service de la raison. Parmi ceux-ci, il y a l’histoire et les contextes qu’elle propose. Le pape, ainsi, nous a ramenés dans un temps de croisades.

Un type qui l’a compris, c’est Cheikh Abubakar Hassan Malin, un chef religieux de Mogadiscio qui appelle à venger l’offense en tuant le pape. La croisade et la fatwa, nous voilà bien. Tout cela pour deux phrases à Ratisbonne. Les croisés passèrent aussi par Ratisbonne, la Regensburg allemande. C’était en 1095. Ils y tuèrent tous les juifs qu’ils trouvèrent. Cela s’appelle un pogrom. Cela fait maintenant dix siècles que nous dansons sur les cendres du Moyen-âge. Puisse le pape s’en souvenir lorsqu’il sera reçu, peut-être, en novembre prochain, à Istambul, l’ancienne Constantinople. 

Dans son dernier livre "A reculons comme une écrevisse", Umberto Ecco constatait de manière générale que le monde allait à reculons de plus en plus vite et de plus en plus dramatiquement. La guerre froide retournait avec d'autres acteurs dans les mers chaudes. Les vieux démons avaient repris le chemin des croisades contentieuses.  

Le monde, dans lequel nous vivons, n'est certes pas un jardin d'Eden, mais il faudrait faire un jour comme si c'était le cas, ne fut-ce que pour pouvoir y vivre.

 

L'enfoiré,

 

Une autre interprétation

 

Citations:

 

 

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