18/06/2010
Pourquoi partons-nous en voyage?
A question idiote, réponse idiote... Pour passer des vacances, pardi. Pour se ressourcer, pour oublier la vie de travail... Mais est-ce le voyage qui apportera cette parenthèse? Nous avons les avions pour aller de plus en plus loin et en peu de temps.
Avant le rétrécissement de notre planète, "voyager" avait toujours été considéré comme une expédition. Les moyens de transports étaient lents et étaient plus risqués qu'aujourd'hui. Tout déplacement se préparait longtemps à l'avance. Notre modernisme a changé la donne. On voyage en avion comme on prendrait le tramway au coin de la rue. L'envie du "voyage" en tant que tel se perd.
"Mieux vaut voyager plein d'espoir qu'arriver au but" disait l'écrivain anglais Robert Louis Stevenson.
Le voyage au 19ème siècle était encore un but en lui-même. Il faisait rêver. Plus loin dans l'histoire, les croisades, elles-mêmes, faisaient oublier les risques comme une véritable proie pour l'ombre.
Les voyages prenaient des mois, si pas des années. L'aventure commençait dès qu'on sortait de son habitation. Chercher dans l'aventure plutôt que trouver le but à destination, qui lui n'était pas toujours agréable.
Bouddhistes et taoïstes ont la même vision du voyage long et lent. Le voyage se faisait même à pied et donc restait très local. Modestie qui permettait d'apprécier les paysages et les gens qui transitaient devant les yeux du voyageur. Les paysages ne changeaient pas dans la journée. Ils s'égrenaient au compte gouttes des kilomètres. parcourus On prenait le temps. Tout simplement.
En 1936, les premiers congés payés, les premières vacances, ont été accordés et ont changé la donne. Alors, on commença par se tourner vers les endroits les plus proches, la mer, la campagne, la montagne. Il fallait tout découvrir. Les années passèrent. Les moyens de transport performaient de mieux en mieux. Le train, d'abord. L'avion, ensuite. Alors, le monde est devenu de plus en plus petit. Trop petit. Il fallait comprendre les cultures ou croire pouvoir le faire, dont les médias nous avaient informé avec un certain détail.
Le point de départ et la destination devinrent les seules préoccupations. Le voyage, lui-même, perdait ses attraits. Seule la destination n'avait de l'importance.
La philosophie du "voyage" est devenue plus comme une volonté de "téléportation". "Scotty, téléporte-moi" était dit dans Star Trek. Sont à l'honneur les espaces sidéraux, mais, sur Terre. Un claquement des doigts et on se retrouverait téléporté sur le lieu de nos vacances sans tarder, sans essences, sans fatigues, sans aléas et sans les risques dus à la route.
Les avions retardés ou les trains surchargés, on ne supporte plus. Il faut aller toujours plus vite. Nous sommes à l'ère des nano-secondes, du jet flag et du décalage horaire. Il faut assumer tout d'un coup, et c'est seule obligation.
Le temps du voyage ne se supporte plus. Il entrave plutôt qu'il ne réjouit.
La science fiction revient même dans le réel par la physique quantique.
L'imposteur était le cinquième épisode de la série de Star Trek. Serions-nous devenus des imposteurs du voyage?
"Trop vite", comme l'écrit Jean-Louis Servan-Schreiber. Le court-termisme de nos entreprises, de nos politiques est passé dans nos vacances. On achète le guide touristique pour ne pas paraître trop idiot, mais on le découvrira sur place. Pas le temps de faire plus. Cette année, on a épargné et on va "faire" la Guadeloupe. L'année précédente, on "avait fait" la Chine.
C'est surtout quand le prix des déplacements et des voyages ne font que baisser, que le besoin de changement d'air est recherché en dépit de toutes logiques. Les voyages low-cost y contribuent. Le kerosène reste, artificiellement, non taxé et ceci explique partiellement cela. Récemment, trois millions de dollars d'amendes à payer par Ryanair parce qu'ils ont oublié leurs obligations vis-a-vis des naufragés du volcan islandais. Cela va devoir nécessairement se retrouver, un jour, dans les prix des billets, d'une manière ou une autre. Cette méthode de voyage a, seulement, permis de donner l'envie de s'évader à plus de gens et de créer de nouveaux consommateurs.
Le Vif, l'Express se posait la question de "Vivre sans avions". J'avais laissé cette question dans un sondage en fin d'un de mes articles, resté sans réponses. Les problèmes du volcan avaient-ils diminué les envies de prendre l'avion?
Les médias répondaient à ma question. Il était dit qu'en avril, il y avait eu une réduction de 10% à 20% des enregistrements de voyages en avion. Situation économique oblige penserait-on? Pas sûr. On oublie vite. Les vacances sont moins longues en nombre de jours mais sont plus nombreuses. Il faut meubler les temps libres.
Notre dépendance vis-à-vis de l'avion est trop grande pour oser dire "non" à l'avion. Tout est véhiculé par avion. Malgré la raréfaction des ressources et du pétrole, le changement climatique, le volcan sans accalmie, les derniers accidents, rien ne permet actuellement d'imaginer des alternatives efficaces surtout quand il faut passer les océans. Toujours plus loin et plus vite... 
Si les règles deviennent même plus souples depuis le volcan, les aéroports restent fermés pour cause de grève... Pour commencer 2010, trois accidents d'avions, trois atterrissages, à Smolensk, à Tripoli, en Inde... coup sur coup, qui se sont terminés par un crash, toujours inexpliqués, ne sont pas là pour rassurer.
Alors, voyage ou pas voyage? Est-ce être une Star ou le Treking qui subsiste dans les esprits? Est-ce le goût d'aller voir ailleurs si l'herbe n'y était pas plus verte? Pas vraiment.
Les vacances, on les a méritées, disait l'un des vacanciers. Les vacances de Pâques, c'est sacré, ajoutait le suivant. L'éruption du volcan islandais a imposé un autre timing pour le retour de ces vacances de Pâques et hypothéqué le départ de ceux qui devaient reprendre le collier. Une pause forcée?
La dissociation de la route et du voyage par l'abstraction de tout ce qui faisait le plaisir, est peut-être la première approche vers cette fiction de Star Trek.
Le dicton "La route, c'est ma liberté" est aussi bien passé de mise. La voiture, tout le monde veut en avoir une et les routes se sont rendues à la merci du moindre accident, de la moindre panne, de la moindre incartade pour nous plonger dans des bouchons dès les premiers rayons du soleil.
"L'art du voyage" de Alain de Botton ne consiste plus qu'en milles et en milestones, avec des étapes, des endroits de passage qui n'auraient plus d'attraits. Pour lui, c'est le train qui laisserait encore une chance au voyageur de voyager. Le train reste encore le meilleur moyen de transport "pré-vacances".
En voiture, il faut oublier les kilomètres le plus agréablement possible. Préparer ses vacances, c'est se tourner, les mois qui précèdent, vers Internet, chercher l'hôtel pour le ou les étapes et la destination, trouver l'itinéraire le plus adapté et pas nécessairement le plus court, le moins encombré potentiellement. Sans beaucoup chercher plus loin. Rêver du point final avec les pieds en éventail sur le sable chaud avec le soleil au zénith et le ciel bleu, par dessus, à faire pâlir de jalousie les collègues.
En route, le GPS est le guide obsessionnel par conception. Il va à la recherche du parcours le plus court. Il s'en fout de ce qu'on voudrait voir ou même éviter. Il a un programme intransigeant. Un oeil fixé sur lui, les changements de paysages ne sont plus que dans nos lointains souvenirs imaginaires. Seul la destination importe et les transitions sont devenues inintéressantes et ephémères. Le voyage, c'est, tout simplement, du temps perdu pour les "vraies vacances". Nouvelle du jour: Les Belges sont gros dépensiers pendant les vacances, est-il dit.
Emprunter les petits chemins de campagne, ce sont des détours. Qu'est ce qui l'arrêtera à un endroit plutôt qu'un autre? Un château pour l'exotisme de l'histoire, un endroit pour les enfants, des prix de séjours hors concurrence, une publicité bien faite... Tout reste bon pour attirer le toutou, le toutou, le touriste.
"Le bonheur, c'est toujours pour demain", chantait Pierre Perret. Ce serait encore mieux si c'était dans l'heure, la minute suivante, dans ce cas.
Ce n'est que lorsque nous sortons de l'autoroute que le voyage commence. Avant cela, on peut parler d'un long tunnel, d'un non-lieu que la téléportation nous ferait éviter. (Sources)
Il est vrai que rien ne ressemble plus à une autoroute qu'une autre autoroute avec ses stations service, ces restoroutes, en suivant les mêmes signes et symboles pour nous diriger vers "cette" destination.
Lieux de passages obligés plus que plaisirs du voyage. Des non-lieux, sans âme, sans liens culturels commun comme le disait Marc Augé. Ils n'intéressent plus. Donner sa position en cas de panne se résumerait à donner la borne kilométrique sans autre mention de lieu. On attendrait alors que cela passe dans le couloir d'attente en perdant toutes relations avec les endroits de ce passage. Ensuite, vite la sortie de l'autoroute pour qu'on puisse enfin profiter de ces "putains" de vacances tant attendues pendant lesquelles, il faut en avoir pour son argent.
A destination, au moins, on pourra recréer notre chez-soi dans le microcosme de l'hôtel ou autour de la piscine de celui-ci.
Là, dans un enclos, le ghetto pour touristes, on pourra rire haut et fort. Se croire et faire comme chez soi. Espérer manger comme chez soi...
De deux semaines de congés, en 1936, on est passé à 6 semaines voir plus en cumulant les heures supplémentaires. Donc, plus de temps, en principe. Mais l'employeur n'aime pas les trop longues vacances. Les bénéficiaires non plus d'ailleurs. Ils ont commencé à les morceler ces congés en semaines voir en week-end pour les étaler sur toute l'année. Recommencer le voyage, en boucle planifiées de longues dates comme des obligations pour être reconnu dans notre société consumériste. Dans ces conditions, souvent, les photos vont se résumer à quelques vues de la famille, souriantes à souhait, autour et dans l'eau de la piscine de l'hôtel. Photos que l'on s'empressera, ensuite, de lancer sur Facebook pour mettre au courant le maximum de personnes de notre voyage idyllique. En dessous d'une photo, on pourra peut-être lire. "Nous voici, au Japon". Sous la suivante, "la Chine dans tous ces états". Comme conclusion, on lirait même "Je te dis pas le nombre de pays que nous avons survolés".
Cela risque de ne pas changer avant plus soif. L'offre et la demande, insensible aux problèmes, s'envole encore. Elle est, en hausse de 10% en 2010. La Chine, avec une nouvelle flotte, commence également à passer aux kilomètres volants.
En avion, à 10 kilomètres d'altitude, en escomptant les trous d'air, ce n'est pas les nuages qui nous feront voir la nouveauté dans l'aventure.
Le train reprend aussi du poil de la bête quand l'avion reste au sol. De nouvelles rames d'Eurostar avaient été installées en catastrophe pendant les grèves forcées, volcanisées. Les LGV (Ligne de Trains à Grande Vitesse), le Fyra, le Pendolo, l'AGV, le Velaro, le Zefiro vont reprendre le flambeau des Thalys, des TGV et Eurostar.
La règle dans un avenir plus ou moins lointain sous l'angle écologique ira à l'économie. L'idée de l'austérité à la cote de la mode. Pousser la vidéoconférence, la production locale des marchandises, vivre sans avions, redécouvrir le voyage. Faudra s'y faire.
Faudra, aussi, peut-être, revenir aux sources et y trouver ce qu'on n'y a pas aperçu à première vue. L'aventure se rencontre aussi quand on ne s'y attend pas, au détour d'un chemin banal à souhait, sans effort. Il suffit parfois de lever la tête ou de la baisser au raz des pâquerettes. ( Une Histoire d'un autre temps.)
Vu la saison, peut-être vous préparez-vous à l'exotisme en chambre? Les livres sont nombreux pour compléter les points de visite ou de séjour. Mais, la "belle aventure", elle, ne commencera que sur le terrain.
Alors, pour être complet, il reste les professionnels du voyage. Pourquoi pas, les "obsessionnels du voyage"?
Florence Arthaud, dans son livre "Un vent de liberté", Olivier de Kersauson, dans "Ocean's song", nous rappellent qu'il y a d'autres voies. Pour eux, c'est la liberté, le voyage passion et la solitude qui attirent et pas les destinations.
Olivier de Kersauson écrivait en substance: "Aujourd'hui, on ne voyage plus: on se déplace comme des représentants en cravate et bonnet de bain. On ne compte que sur la cure de soleil. On est soumis au voyage. Dans le voyage, je crois à un "état de disponibilité" du voyageur dans une joie profonde et enfantine à cingler vers l'ailleurs pour rentrer dans le décor à pas comptés et sans appartenance quelconque. Voyager ce n'est pas être témoin, mais du plaisir pour servir la beauté du monde. La fin du voyage en mer, c'est la fin de la fête. Le voyage reste sans souvenirs, mais juste des impressions".
Joseph Kessel dans "Valle des Rubis" écrit: "Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas,. On rêve sur les cartes. On repère les noms magnifiques des villes inconnues".
"Ce n'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme", chantait Renaud.
L'aventure métaphysique de la découverte ne se retrouve plus que chez ce genre d'aventuriers de l'extrême et qui vendent encore du rêve à crédit par ricochet dans des films ou des livres.
Pour les autres, la dématérialisation du voyage, du savoir s'est radicalisée en feuilletant le grand livre du monde par l'intermédiaire de Google.
Le touriste d'avant était un messager, un colporteur de nouvelles, toujours curieux de tout. Le tourisme s'est, désormais, démocratisé et par là, s'est désensibilisé pour se transformer en objet de rendement. Payé au "juste prix", le voyage s'est déresponsabilisé avec une absence de la vie active au bout du tunnel.
Le journaliste, Seth Stevenson, en véritable globe trotter, disait qu'il avait fait le tour du monde sans prendre l'avion en respectant le "just in time" à la découverte des autres cultures.
Les tours-opérateurs vendent, eux, du voyage absolutiste mais restent brouillons en oubliant de vendre le rêve. Le voyage n'est donc plus l'essentiel. Du manque à gagner qui empêche de consommer à destination. Le dépaysement, l'exotisme ne sont plus des arguments de vente.
Personnellement, j'ai toujours aimé le voyage pour lui-même. Je comprends parfaitement ce sentiment de ses navigateurs solitaires, qui ne se sentent jamais totalement satisfait là où ils arrivent ou qui se retrouvent toujours au même endroit. Je ne suis pas Breton, ce ne sera donc pas par la mer, ma recherche de cet "autre chose", de cet "autrement", de cette "impossible étoile" comme chantait Brel.
J'ai reçu une formation avec des langues mortes dans les bagages. Les pays qui ont fait partie de l'histoire d'Ulysse, de l'Odyssée, me sont restés comme fil conducteur dès le départ.
Puis, on élargit son champ de vision. Une autre histoire commençait.
Les Belges adorent leurs vacances. Bonne ou mauvaise nouvelle?
Sera-ce "Tous à la plage" comme le proposait récemment Thalassa, mais qui n'est peut-être pas l'aventure rêvée de tous.
Que vous souhaiter, alors, pour terminer ce billet ?
"Bonnes vacances", "bon voyage", "bonne aventure" ou "bonne téléportation"?
A vous de me le dire.
L'enfoiré,
Articles associés: "Les vacances de demain comme d'avant hier?" , "Vacances autrement"'
Citations:
- "On ne voyage pas pour voyager mais pour avoir voyagé.", Alphonse Karr
- "Le vrai voyage, c'est d'y aller. Une fois arrivé, le voyage est fini. Aujourd'hui les gens commencent par la fin.", Hugo Verlomme
- "On mesure le bonheur d'un couple à leurs photos, et les photos se prennent pendant les vacances ; sans les photos de vacances, on ne pourrait jamais prouver qu'on a été heureux.", David Foenkinos
-
"Ce n'est pas la destination mais la route qui compte.", proverbe gitan.

08:15 Publié dans Actualité, Jeux et plaisirs, Loisirs, Nature et Ecologie, Organisation, Parodie et humour, Santé et bien être, Voyage | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note





Commentaires
Nouveau crash:
http://www.lesoir.be/actualite/monde/2010-07-28/crash-d-un-avion-au-pakistan-aucun-survivant-783900.php
Écrit par : L'enfoiré | 28/07/2010
Répondre à ce commentaireBruxelles, une voiture sur cinq hors jeu?
http://www.lesoir.be/actualite/belgique/2010-09-10/bruxelles-veut-mettre-1-voiture-sur-5-hors-jeu-792394.php
et ta soeur, avec sa petite auto, elle fait quoi?
Elle bat le beurre?
Les ministres, on ne les trouvent pas tous dans la même voiture.
Écrit par : L'enfoiré | 10/09/2010
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